L’histoire de l’inventeur derrière la cigarette électronique

Oubliez les récits lissés ou les success stories à l’américaine : derrière la cigarette électronique, il y a d’abord le souffle court d’un homme, la toux d’un fumeur impénitent et un rêve qui bascule dans l’étrange. Hon Lik, pharmacien chinois, n’a pas inventé la e-cigarette dans un laboratoire aseptisé, mais dans la fièvre d’une nuit agitée, tiraillé entre angoisse et inspiration.

L’histoire des cigarettes électroniques de sa fondation à 2010…

2000 : Le point de départ, c’est la nuit de Hon Lik. Pharmacien, grand amateur de tabac, il lutte contre une toux persistante qui ruine ses nuits. Enfin assoupi, il rêve qu’il se noie dans une mer sombre, sa vie suspendue à un fil. Soudain, la mer se transforme en brume colorée, étrange et fascinante. Ce rêve marque la naissance d’une idée : offrir une alternative à la cigarette classique. Voilà comment germe la cigarette électronique.

2003 : À 52 ans, Hon Lik met au point son premier prototype. Il offre l’appareil à son père, lui aussi fumeur depuis des décennies. L’histoire prend une tournure tragique : déjà atteint d’un cancer avancé, le père de Hon Lik ne profite pas longtemps du dispositif. Peu après, il s’éteint, laissant à son fils le poids du deuil et l’énergie de poursuivre son projet.

1er avril 2003 : La première cigarette électronique est officiellement enregistrée par SBT Co, une entreprise basée à Pékin. L’innovation tombe ensuite dans l’escarcelle du Golden Dragon Group Ltd, qui rebaptise la marque « Ruyan », littéralement, « comme la fumée ».

2004 : Ruyan affirme sa présence sur le marché. SBT Co. Ltd adopte le nom Ruyan Technology & Development Co., Ltd et s’installe dans le quartier de Futian, à Shenzhen.

Mai 2004 : Premières ventes officielles en Chine. Les chiffres explosent : Ruyan trouve immédiatement son public.

2004 : Le chiffre d’affaires de SBT Ruyan atteint 13 millions de HKD (environ 1,7 million de dollars américains). 2005 : La société passe à 136 millions de HKD (17 millions de dollars). 2006 : Le cap des 286 millions de HKD est franchi (37 millions de dollars).

Avril 2006 : Les cigarettes électroniques traversent les frontières et arrivent en Europe, lors d’une conférence de promotion Ruyan organisée en Autriche. L’engouement s’étend rapidement.

2006-2007 : Le lancement américain devient réalité, propulsant la e-cigarette sur la scène internationale.

Février 2007 : Sur Internet, les communautés de vapoteurs commencent à se former, les premiers échanges et témoignages circulent en ligne.

2007 : L’agence Reuters s’intéresse à SBT Ruyan à Pékin. L’innovation attire l’attention des médias et fait parler d’elle bien au-delà de la Chine.

Septembre 2008 : L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) hausse le ton : elle estime que les preuves scientifiques manquent pour considérer la cigarette électronique comme une aide fiable au sevrage tabagique. L’OMS exige que son nom disparaisse des publicités qui suggèrent une caution officielle.

Octobre 2008 : En Nouvelle-Zélande, une étude financée par Ruyan livre une analyse détaillée : les agents cancérigènes et toxiques présents dans la e-cigarette se situent à des niveaux très faibles. Le produit est qualifié d’« alternative plus sûre » au tabac traditionnel. L’étude est signée par le Dr Murray Laugesen, spécialiste de santé publique.

Janvier 2009 : L’Australie tranche dans le vif : la vente et la possession de cigarettes électroniques contenant de la nicotine sont interdites. Pour les autorités, « toute forme de nicotine » reste prohibée, sauf thérapies encadrées.

Mars 2009 : La FDA (Agence américaine des médicaments) ordonne à la douane de bloquer l’importation des cigarettes électroniques sur le sol américain, s’appuyant sur un avertissement réglementaire.

Mars 2009 : Le Canada prend position : interdiction totale de la cigarette électronique. Santé Canada met en garde la population, pointant la présence possible de propylène glycol, un « irritant reconnu », et le statut incertain de ces dispositifs qui touchent à la fois au médicament et à l’appareil médical.

Mai 2009 : L’organisation ASH (Action on Smoking and Health) interpelle la FDA pour mettre en place une réglementation des cigarettes électroniques. 27 mars 2009 : Santé Canada publie de nouvelles recommandations : même présentées comme alternatives moins dangereuses ou aide au sevrage, les e-cigarettes présentent des risques (empoisonnement à la nicotine, problèmes d’importation, publicité et vente interdites).

8 avril 2009 : Coup d’éclat judiciaire : « Smoking Everywhere » attaque la FDA pour son interdiction d’importation, arguant que la cigarette électronique est un « produit du tabac », non un médicament ni un dispositif pharmaceutique.

Mai 2009 : NJOY rejoint « Smoking Everywhere » pour amplifier l’offensive judiciaire contre la FDA.

Mai 2009 : Naissance de l’Electronic Cigarette Association, regroupant fabricants, distributeurs et détaillants de e-cigarette. Son objectif : devenir la voix de l’industrie, répondre aux inquiétudes, fixer des standards. Basée à Washington D.C., l’association est présidée par Matt Salmon, ancien membre du Congrès.

Mai 2009 : La FDA analyse les produits NJOY et « Smoking Everywhere ». Sur 18 cartouches testées, des traces de nitrosamines et, pour une cartouche, du diéthylène glycol (à 1 %, substance toxique) sont détectées. Selon l’analyse du Pr Michael Siegel, un paquet de Marlboro contient 1400 fois plus de nitrosamines qu’une cartouche de e-cigarette. La polémique enfle.

Juin 2009 : Le président Obama signe la loi sur la prévention et le contrôle du tabagisme dans la famille. La FDA se retrouve officiellement en position de réguler l’industrie du tabac. Les nouveaux produits, e-cigarettes comprises, devront désormais se plier à une procédure d’approbation renforcée.

Juillet 2009 : La FDA enfonce le clou. Dans une nouvelle lettre, elle affirme que les cigarettes électroniques relèvent de la catégorie « médicament et dispositif médical » selon les critères de la réglementation américaine.

Juillet 2009 : Un communiqué de presse de la FDA met en garde : les cigarettes électroniques pourraient attirer les jeunes vers le tabac et manquent d’avertissements sanitaires clairs. Elle signale aussi la présence possible de substances cancérigènes ou de composés chimiques problématiques, comme le diéthylène glycol (utilisé dans l’antigel).

Juillet 2009 : NJOY commande une nouvelle expertise scientifique. Exponent, Inc. conclut que la FDA n’apporte aucune preuve que les produits NJOY sont plus risqués que d’autres substituts nicotiniques agréés. Le rapport y voit même une confirmation : les cigarettes électroniques NJOY seraient bien moins dangereuses que les cigarettes classiques.

Septembre 2009 : La Californie tente d’interdire la vente de cigarettes électroniques. Le gouverneur Schwarzenegger oppose son veto, défendant la liberté de choix des adultes informés, tant que la législation fédérale ne change pas le statut des produits du tabac.

Octobre 2009 : Des représentants de consommateurs créent l’association « Alternatives to a Smoke-Free Association ». Leur mission : garantir l’accès à des alternatives abordables, faire avancer la recherche et sensibiliser à la réduction des risques liés au tabac.

Octobre 2009 : L’organisation britannique ASH reconnaît publiquement la nécessité de proposer des produits délivrant de la nicotine sans les composants nocifs du tabac traditionnel.

13 octobre 2009 : Matt Salmon, président de l’Electronic Cigarette Association, estime à 300 000 le nombre d’utilisateurs de cigarettes électroniques, tout en précisant que le chiffre réel pourrait être bien plus élevé.

Novembre 2009 : L’Electronic Cigarette Association crée un groupe dédié à la chasse aux allégations mensongères de certains fabricants. L’industrie veut s’imposer des règles en interne.

Novembre 2009 : Un sondage en ligne auprès de 303 vapoteurs relève des bénéfices perçus : réduction de la toux, meilleure mobilité, amélioration du goût et de l’odorat. Les témoignages s’accumulent, la communauté des utilisateurs se structure.

Décembre 2009 : Le New Jersey légifère : la cigarette électronique rejoint la liste des produits interdits dans les lieux publics.

Décembre 2009 : NJOY annonce la fin de la distribution de ses arômes aux États-Unis, à l’exception des saveurs tabac classique et menthol, pour se conformer à la nouvelle législation.

Janvier 2010 : Un juge fédéral annule la décision de la FDA de classer la cigarette électronique comme médicament soumis à autorisation préalable. Dans sa décision, il souligne que la FDA ne démontre aucune menace immédiate pour la santé publique supérieure à celle des cigarettes conventionnelles, pourtant en vente libre.

8 mars 2010 : L’Opéra national du Pays de Galles fait sensation : pour la production de Carmen, se déroulant dans une fabrique de cigarettes, la troupe utilise des cigarettes électroniques, contournant habilement l’interdiction de fumer sur scène. La scène culturelle s’empare à son tour de la révolution e-cigarette.

De la toux nocturne d’un pharmacien chinois à la scène d’un opéra gallois, la cigarette électronique a traversé résistances, polémiques et emballements médiatiques. Le combat n’est pas terminé, mais l’histoire, elle, s’écrit désormais à la lumière crue du débat public et des choix de société à venir.