La date de la Joconde n’est pas une année fixe : le Louvre situe l’oeuvre entre 1503 et 1519, une fourchette qui traduit une réalité technique et historique complexe.
Léonard de Vinci n’a pas peint ce portrait en quelques semaines, et la question de savoir quand il a posé son pinceau pour la dernière fois reste ouverte. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le tableau est entré dans les collections royales françaises en 1518, et qu’il n’a plus quitté la France depuis.
Fourchette 1503-1519 : pourquoi la date de la Joconde reste indéterminée
Une note contemporaine datée d’octobre 1503 constitue l’indice le plus ancien d’un travail de Léonard sur le portrait de Lisa del Giocondo. Mais cette borne inférieure ne prouve pas une exécution continue. Léonard a interrompu de nombreux chantiers, repris des oeuvres après des années, et la Joconde ne fait probablement pas exception.
La borne supérieure, 1519, correspond à la mort de Léonard en France. François Ier lui avait proposé de s’installer à Amboise, et c’est dans ce contexte que le tableau aurait reçu ses dernières touches – si tant est qu’il en ait reçu. L’attribution d’une date d’achèvement précise à cette oeuvre est donc une simplification que les conservateurs refusent.
Une étude publiée en 2023 dans le Journal of the American Chemical Society a analysé un échantillon microscopique de la couche préparatoire et identifié de la plumbonacrite, un composé rare. Ce résultat éclaire les matériaux employés par Léonard. Il ne dit rien sur la durée d’exécution, ni sur la date d’achèvement.
Lisa Gherardini, modèle identifié – mais portrait inachevé ?
Le Louvre identifie le modèle comme Lisa Gherardini, épouse du marchand florentin Francesco del Giocondo. L’identification repose notamment sur une note du fonctionnaire florentin Agostino Vespucci datée de 1503. Le commanditaire est donc connu ; ce qui l’est moins, c’est si Léonard a jamais livré le tableau.
Le fait que la Joconde soit restée en possession de Léonard jusqu’à sa mort, et non remise à Francesco del Giocondo, a alimenté des hypothèses durables : portrait jamais jugé terminé par son auteur, commande abandonnée, ou refus de se séparer d’une oeuvre expérimentale. Léonard n’a vraisemblablement jamais considéré le tableau comme achevé, ce qui expliquerait en partie pourquoi il est resté avec lui en France.

La Joconde au Louvre : parcours d’une oeuvre dans les collections françaises
François Ier acquiert le tableau en 1518, après avoir invité Léonard de Vinci à la cour de France. À la mort de Léonard en 1519, le tableau passe dans les collections royales. Il reste propriété de l’État français depuis la Révolution, affecté au département des peintures du musée du Louvre.
Depuis 1966, la Joconde est exposée dans la salle des États, la plus grande du Louvre. Depuis 2005, elle trône seule au centre de la salle, dans un caisson climatisé et blindé, séparé du public par une barrière. En face se trouvent les Noces de Cana de Véronèse, face à face que le Louvre présente explicitement comme une invitation à considérer les deux oeuvres ensemble, et non à se concentrer uniquement sur le portrait de Léonard.
Ce que le visiteur du Louvre voit réellement face au tableau
La Joconde mesure 79,4 cm de hauteur sur 53,4 cm de largeur. Ce format surprend systématiquement les visiteurs qui s’attendent à quelque chose de plus imposant. L’oeuvre est peinte à l’huile sur bois de peuplier, un support qui a travaillé au fil des siècles et impose des conditions de conservation strictes : température et hygrométrie contrôlées en permanence dans le caisson d’exposition.
La distance entre le visiteur et la surface peinte, combinée aux reflets du verre blindé, rend difficile la lecture des détails techniques qui font l’intérêt du tableau : le sfumato des contours, la construction du paysage en arrière-plan, la modélisation des mains. Ce que la reproduction photographique restitue mieux que la visite en conditions de foule.
- Support : bois de peuplier, sensible aux variations d’hygrométrie, ce qui justifie le caisson climatisé permanent.
- Technique : huile, avec application du sfumato (transitions sans contour net entre zones de lumière et d’ombre), particulièrement visible sur le visage et les mains.
- Dimensions : 79,4 x 53,4 cm, soit un format nettement inférieur à ce qu’imaginent la plupart des visiteurs avant de se trouver devant l’oeuvre.
Peinture sur bois et conservation : les contraintes techniques au Louvre
Le bois de peuplier utilisé comme support réagit aux variations climatiques : il se dilate et se contracte, ce qui génère des tensions dans la couche picturale. Les restaurateurs ont détecté au fil des siècles plusieurs fissures et gauchissements du panneau. Un parquet de renforcement a été appliqué au dos du tableau pour limiter ces mouvements.
La vitrine blindée dans laquelle se trouve la Joconde depuis 2005 maintient des conditions stables de température et d’hygrométrie. Ce dispositif de conservation conditionne directement l’expérience visuelle : le verre filtre une partie de la lumière et introduit des reflets qui n’existaient pas dans les conditions d’exposition antérieures. Le Louvre a fait le choix de la préservation sur le long terme au détriment de la lisibilité immédiate.
Ce que la date de création change pour la lecture de l’oeuvre
Situer la Joconde entre 1503 et 1519 place le tableau à cheval sur deux périodes distinctes de la carrière de Léonard. Les premières années correspondent à Florence, à la commande de Giocondo, à une pratique encore ancrée dans la tradition du portrait florentin. Les années suivantes, à Milan puis en France, voient Léonard travailler dans un contexte radicalement différent, sans contrainte de commande, sur une oeuvre qui lui appartient.
Cette dualité se lit peut-être dans le tableau lui-même : un portrait conventionnel dans sa structure (figure assise, mains croisées, paysage en fond), mais dont le traitement atmosphérique et la psychologie du modèle s’éloignent progressivement des conventions florentines. La longue durée d’exécution n’est pas anecdotique : elle est inscrite dans la matière et dans l’ambiguïté du résultat.
Visiter la salle des États en sachant que le tableau a peut-être été peint sur seize ans, sans jamais être considéré terminé par son auteur, change le regard qu’on porte sur ce sourire que personne n’a commandé et que personne n’a reçu.

